
Dans les pas de Stevenson
25 avril 2026 — 5 mai 2026
Le chemin de Stevenson, ou GR70, serait le plus emprunté de France. Cela s’explique sans doute par un simple constat : tout le monde a une bonne raison d’y randonner. Il n’est ni trop dur, ni trop escarpé, passionnant par son histoire, ses paysages et évidemment porté par le récit fondateur qu’en fit Robert-Louis Stevenson en 1879, accompagné d’un petit âne. Quant à moi, c’est la perspective d’une longue traversée en solitaire de ces âpres monts et forêts qui me réjouit. L’occasion rêvée d’un voyage introspectif, dans les pas de Stevenson.
Distance
--
Durée
--
Dénivelé
--
Vitesse
--
Un rapide coup d’œil derrière l’épais rideau bleu de ma chambre d’hôtel donne le ton de la journée : je marche ! Un beau rectangle de ciel azur se découpe au-delà des hauts pans de murs ocre de l’hôtel, et tout à coup ma déprime d’hier me semble ridicule. Je m’étonne encore aujourd’hui de l’effet que produit le soleil sur un randonneur.
Le sempiternel “gruau” est préparé et avalé en quelques minutes. La pièce est emplie de l’humidité dégagée par mes affaires trempées d’hier. J’aère, je range, j’ai hâte de partir. Le patron de l’hôtel me voit arriver en souriant : “alors, vous y allez ?”, je suis ravi de pouvoir lui dire oui. Moi ? Abandonner ? Mais quelle drôle d’idée m’est passée par la tête.
Malgré les excès, la nuit a été bonne. Pour une fois, les prévisions météorologiques se sont avérées correctes et dès notre réveil, il pleut. Cette pluie me suivra toute la journée, parfois légère, parfois lourde et dense.
Nous prenons un petit-déjeuner copieux, tout le monde est de bonne humeur, malgré la journée qui nous attend. À peine les au revoir de rigueur dispensés, on met les ponchos, capes et autres pantalons de pluie, prêts à affronter le dehors.
J’ai l’impression de n’être qu’une ombre dans ce gîte, n’ayant pris ni dîner, ni petit-déjeuner, je dois me faufiler parmi les convives jusque dans la salle commune pour aller grignoter mes victuailles. Un bon sommeil m’a mis en forme pour cette longue journée. Départ à 8h30.
Je pensais m’arrêter aujourd’hui à Cassagnas. Bien m’en a pris de réserver un gîte au village suivant, car cette première matinée de randonnée est assez fade. On suit souvent la route, dans des sous-bois à la vue bouchée. Tout juste entends-je le vrombissement lointain des bolides de rallye lancés à pleine vitesse dans les raidillons cévenols.
Est-ce La Malédiction des Cabanes Forestières qui frappe ? J’ai encore mal dormi. Le pathogène récalcitrant qui m’habite a encore fait des siennes. Pourtant, la nuit était belle, la lune presque pleine et les trous dans le plafond formaient autant d’étoiles dans mon ciel.
Je prends le temps de faire un café devant les sapins qui sont en feu dans le soleil levant. Je suis évidemment couvert de suie malgré mes mille précautions hier soir.
Encore une nuit d’un sommeil lourd et sans rêves. Cependant ce matin je me sens réellement plus en forme, au point de m’autoriser un bol du café façon jus de chaussette, servi par le patron. Les nouvelles vont très vite sur le GR. Au petit-déjeuner : “J’ai été malade avant-hier… -Ah oui, c’est toi qui as bu dans l’étang ?!”. Certains ont manifestement vendu la mèche.
Je discute assez longtemps avec deux comparses qui étaient au dortoir, puis chacun vaque à ses occupations. Mes affaires sont déjà prêtes, je file sur le sentier. La forme est décidément très bonne, j’ai pu manger, les trente kilomètres prévus aujourd’hui ne devraient pas poser de problème.
Je me réveille dans mon lit de pensionnaire, en forme. Les séquelles de ma petite mésaventure sont toujours là, mais je sens que mon corps est reposé. Je déjeune de pain et de tisane, sous l’œil bienfaisant des bénévoles qui encadrent le gîte. On me souhaite bonne route et bon courage, j’en aurai besoin, pour me remettre.
La descente vers La Bastide est facile. Petit arrêt pharmacie et me voilà armé de Smecta et d’électrolytes pour partir à l’assaut de ma journée ! J’achète aussi un peu de compote, qui fait partie de la liste très restreinte des aliments qu’on m’autorise. J’ai toujours un morceau de ce bon saucisson dans mon sac et il commence à me manquer.
Ce joli petit bivouac avait tout pour être parfait, en tout cas un parfait cauchemar. L’eau de l’étang s’est avérée plus coriace que mon filtre, qui, pourtant, garantit une eau pure. À minuit, je me réveille avec d’intenses coliques, je tremble comme une feuille, puis je sue à grosses gouttes. Ça va mal ! Je passe les trois heures suivantes dans un délire cauchemardesque, à me lever pour aller me vider dans la nature, puis à revenir grelotter dans mon duvet, sans même prendre la peine d’enlever mes chaussures. Les chevreuils sont bien étonnés du spectacle.
Une drôle de colique m’a animé toute la nuit, la faute à une eau de rivière trop saumâtre ? Ça ne m’empêche pas de me lever de bonne humeur et de préparer du (vrai) café face au soleil qui se lève à peine.
La descente vers Pradelles est facile et je suis d’excellente humeur. Le village m’accueille sous un beau soleil et j’en profite pour faire le tour des vieilles bâtisses. Je trouve une boîte à livres, qui sera le nouveau domicile du Hussard que j’ai fini hier.
Une lune qui brille, des étoiles plein le ciel, des merles puis des chouettes… Voilà le résumé d’une nuit de bivouac réussie. À la nuance près qu’elle a été très humide, à cause de la rivière et que tout est trempé ce matin. Qu’importe, je plie bagage, je ferai sécher tout au soleil à midi.
Le bon gars d’hier soir, qui était féru de vieilles pierres, comme moi, m’a indiqué que l’on pouvait suivre un peu le cours d’eau par le GR3 pour découvrir le “premier château de la Loire”. Il me vante le tableau, me fait saliver à grands renforts de superlatifs et d’onomatopées. Il a réussi à me faire envie, alors je me détourne de Stevenson pour aller voir ce fameux château, perché au sommet d’une ancienne cheminée volcanique.
Une bonne nuit réparatrice et un petit-déjeuner continental plus tard et me voilà sur pied pour attaquer la journée. J’achète un pain aux noix pour compléter mes provisions, avant de prendre la route vers le Monastier.
Certains disent que cette étape est optionnelle, car elle ne correspond pas au tracé de Stevenson. C’est vrai, mais elle est dans le topo guide, et je suis tatillon.









